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La réfutation du solipsisme est presque un point commun chez les philosophes que tourmente la passion de l'autre. Selon Sartre, le solipsisme en se débarrassant entièrement du concept de l'autre et en se persuadant qu'il est inutile à la constitution de mon expérience, se formule comme affirmation de ma solitude ontologique, mais en réalité “elle est pure hypothèse métaphysique, parfaitement injustifiée et gratuite, car elle revient à dire qu'en dehors de moi rien n'existe, elle dépasse dans son champ strict de mon expérience”(I); donc il n'est pas juste de lui assigner une portée ontologique, tant s'en faut. Il est curieux de noter que la philosophie classique, tant idéaliste que réaliste, abandonnait le thème de l'autre dans un étrange délaissement. Même à partir du doute cartésien et sur le fondement du Cogito solitaire, l'esprit solipsiste y tromphait implicitement. Il en résulte qu'on peut dénombrer le thème de l'autre parmi les problèmes de première ligne: le moi, Dieu, les corps, l'union de l'âme et des corps dans la personne humaine, la connaissance, la matière, l'esprit, ni non plus ajouter autrui à une certitude qui commence par moi, à l'existence retrouvée et prouve en moi-même si elle faisait le long détour de Dieu. Le solipsiste a tout retrouvé, même autrui, sauf l'existence d'autrui. C'est pourquoi il est impossible d'écrire une septième Méditation qui moyennant l'exercice sceptique pourrait ajouter démonstrativement autrui à l'existence retrouvée, en moi, en Dieu, dans les corps et dans la personne incarnée. C'est F. Alquié qui a révélé l'impossibilité où est Descartes de saisir l'autre comme autre, impossibilité en même temps que difficulté de Descartes à apercevoir, hors de lui, le vivant comme vivant et l'autre comme autre, dans la perspective d'une déréalisation cartésienne du monde par laquelle le souci d'une conscience physicienne a l'intention d'exclure “de la physique toute humaine subjectivité”(II), Dieu est perçu derrière le monde comme subjectivité pure et créatrice d'un Dieu volontaire. C'est Maxime Chastaing ensuite, qui, après avoir récapitulé tous les exercices sceptiques dans une langue apparentée au tour cartésien montre que l'itinéraire cartésien, qui, à partir du doute, compose des évidences conquises par la démonstration clairement et distinctement, ne va pas jusqu'à prouver l'existence d'autrui: “Si j'ai officiellement récupéré, avec mon esprit et l'esprit divin, mon corps et les autres corps, je n'ai pas fait mention d'avoir racheté les esprits des autres.”(III) Si bien que l'exercice cartésien qui occupe les Méditations de la Seconde à la Sixième se retourne en un exercice sceptique concernant autrui; le positif de la philosophie cartésienne se solde par un renforcement de négatif du côté d'autrui. Dès lors la première vérité énoncée par le solipsiste: “Je ne doute pas d'être seul au monde”(IV) engendre trois nouvelles propositions sceptiques qui empêchent de sortir du doute concernant autrui: “Je ne trouve en Dieu aucune bonne raison de penser que tu suis.” “Je ne trouve en moi aucune bonne raison de penser que tu suis.” “Je ne trouve dans les corps aucune bonne raison de penser que tu suis.”(V) G. Marcel, de son côté, s'oppose aux philosophes qui tiennent le cogito pour le seul point de départ sûr, et qui posent le problème d'autrui à partir de “mon” être. Comme il rejette la position cartésienne, parce que l'indubitable qu'elle nous procure concerne le seul sujet épistémologique, il pense que le cogito ne peut nous être d'aucun secours. Il s'en faut pourtant que la théorie de l'autre chez Marcel soit assimilable à celle de Hegel. Chez Hegel, il s'agit d'une relation réciproque définie comme “saisie de soi de l'un dans l'autre” sur le terrain de la conscience. L'existence d'autrui rend le cogito possible comme le moment abstrait où le moi se saisit comme objet. Autrement dit, et dans le langage de la dialectique, l'intériorité s'extériose dans l'extériorité pour, en revanche, s'affirmer pour-soi; ce qui revient à dire que le moi affirme contre l'autre et vis-à-vis de l'autre son droit à l'existence comme individualité (VI). Ainsi le cogito ne saurait être un point de départ pour la philosophie. Mais en tout état de cause, le concept d'être-autre nous ramène à la théorie épistémologique d'une pluralité devant être dépassée vers la totalité, si bien que c'est, en dernier ressort, la totalité qui domine la pensée de Hegel. Abstraction faite du doute concernant autrui, l'optimisme hégélien écarte certes toute solution subjectiviste, mais il n'en risque pas moins d'aboutir à l'échec. Dénoncé notamment par Sartre, ce risque est qu'il n'y ait aucune mesure entre l'objet-autre et moi-sujet, pas plus qu'entre la conscience de soi et la conscience d'autre. Le tort en général de la philosophie classique, c'est peut-être de confondre, d'assimiler l'existence de soi et la conscience de soi. La théorie de l'autre, chez les philosophes de l'existence, intervient pour s'inscrire en faux contre l'identification de l'être et de la connaissance. En partant d'une telle discrimination, G. Marcel a pu exclure par avance, quant au problème de la réalité des autres-moi, toute solution “qui consiste à centrer ma réalité sur ma conscience de moi-même.” Même si nous empruntons à une philosophie de “self-consciousness” une hypothèse complémentaire selon laquelle “les autres sont vraiment extérieurs à un cercle que je forme avec moi-même”, nous ne parvenons pas à faire disparaitre l'aporie, car il m'est toujours impossible, de ce point de vue, de communiquer avec les autres. Quel que soit le plan de communication envisagé, nous nous heurtons en effet à un défaut de communication dès que l'autre est pour moi “un tel”, c'est-à-dire qu'il m'est extérieur. Alors je m'apparais aussi à moi-même comme “tel autre”, je ne suis plus qu'une collection de caractère, de qualités: je me réifie à mon tour. Pour autant qu'il s'agit de rompre le cercle du soi, il faut aboutir inévitablement à l'être ouvert, ce que K.Jaspers appelle “une création réciproque”(VII). Dans la cohérence intérieure au progrès sensible, force nous est d'admettre le primat de l'existence de l'autre. Jaspers découvre l'exitence nécessaire d'autrui comme enjeu d'une méditation dont le thème de recherche se situe au point de jonction où le moi rencontre l'autre - ce qu'il a bien concu comme la nécessité de la communication existentielle (die Notwendigkeit existentieller Kommunikation). Il est de l'essence de l'autre d'exister. Le sens d' “exister” est, en définitive, rigoureusement “être-pour”, “être ouvert”: “J'existe, cela veut dire que j'ai de quoi me faire connaitre ou reconnaitre soit par autrui, soit par moi-même en tant que j'affecte pour moi une altérité d'emprunt”(VIII). La notion d'alter ego, si souvent évoquée par l'incidence du problème de l'un et du multiple est ainsi délibérément transcendée. Bien que chez Husserl, à cause de son souci idéaliste, ce problème reste en discussion, gravitant autour de la question primordiale: la priorité de l'ego par rapport à l'autre ou réciproquement? Husserl s'approche de la solution en remarquant: “En tant que sujet psycho-physique l'ego précède l'autre mais en tant que personne, l'ego contient le sens de “un parmi plusieurs”, ce qui signifie que le plusieurs - les autres - précède le “un”(IX). Cette question par ailleurs, est remise en débat dans la pensée de E. Levinas: l'inégalité de l'autre et du même, le premier excédant le second a abouti à la présence de l'autre avec tout son caractère positif, à la présence de l'autre exprimé. Cette ouverture à autrui est donc devenue une condition indispensable à tel point que d'une part, est en elle, à travers elle que ma liberté peut s'affirmer jusqu'au bout en épousant ma destinée personnelle et que, d'autre part, la conscience concrète et plénière de soi est affirmée comme devant être hétérocentrique. Nous sommes jetés pour ainsi dire dans l'immédiateté d'une présence mutuelle qui fait se dissiper toutes les difficultés qu'accumulaient les solipsismes de toute nature. Il va de soi que, conformément à la redécouverte de l'évidence de “mon” existence, l'existence d'autrui est indubitable.
I Sartre, L'Etre et le Néant, 264. II Alquié, La découverte métaphysique de l'homme chez Descartes, 95. III Maxime Chastaing, L'existence d'autrui, 120. IV op.cit. 120-132. V op.cit. 133-145; 146-167; 168-191. VI Hegel, La Phénoménologie de l'esprit, I,23: “La pure reconnaissance de soi-même dans l'absolu être-autre...est le fondement et le terrain de la conscience où le savoir dans son universalité.” Cf. I,146: “La conscience de soi est essentiellement ce retour en soi-même à partir de l'être-autre.” VII Cf. Jaspers: Allein in ihr dieser Kommunikation ist das Selbst für das Selbst in gegenseitiger Schöpfung. (Philosophie, II, 58). VIII G. Marcel, Du Refus à l'Invocation, 27. IX Cf. Q. Lauer, Phénoménologie de Husserl, 379.
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